La plupart du temps, la faute est attribuée aux concepteurs de ces outils qui sont alors perçus comme des personnes intelligentes, mais qui n’ont jamais utilisé ce qu’ils ont conçu.

Il faut dire qu’il arrive encore qu’un outil soit conçu à l’écart du Monde dans une tour d’ivoire qui ne permet pas d’avoir le moindre retour des utilisateurs avant qu’il ne soit trop tard pour que les corrections nécessaires puissent être apportées à un coût raisonnable.

Ce problème porte le nom d’effet tunnel et les méthodes agiles sont une des solutions permettant de l’éviter.

Cependant, ces méthodes ne sont pas une solution miracle, car cet effet tunnel n’est pas le seul responsable de la trop grande complexité d’un outil.

En effet, un outil est forcément aujourd’hui une somme de compromis entre des contraintes économiques, marketings et techniques.

De plus, les contraintes économiques et marketing sont bien plus fortes que les contraintes techniques.

Là encore, les méthodes agiles tentent d’apporter une réponse en orientant la conception du produit vers l’obtention la plus rapide possible de la valeur ajoutée maximum afin de minimiser les coûts.

Les méthodes agiles ont donc pour but de permettre l’émergence rapide et quasi automatique du meilleur compromis possible entre les différentes contraintes économiques, marketing et techniques et les besoins des utilisateurs finaux, grâce à l’amélioration continue et le feedback.

Reste qu’un compromis est forcément une solution imparfaite aux yeux des personnes concernées, et que de plus, il n’y a pas de loi absolue permettant de définir le meilleur compromis de manière objective.

Un compromis, même obtenu à l’aide d’une méthode agile, est donc un choix humain, avec tout ce que cela comporte en terme de subjectivité.

Si un outil n’est pas simple à mettre en œuvre, c’est donc bien souvent parce que ses concepteurs n’ont pas trouvé de meilleurs compromis, ou alors que la complexité s’est révélée bien plus intéressante commercialement que la simplicité.

La complexité a en effet un très net avantage sur la simplicité, puisque dans notre société de consommation dont le moteur repose essentiellement sur les apparences, elle est beaucoup plus vendeuse !

En effet, en investissant dans un outil complexe à maîtriser, l’acheteur a simultanément l’impression d’en avoir pour son argent et de pouvoir couvrir sans devoir investir à nouveau des besoins qu’il n’a pas encore, mais qu’il anticipe à plus ou moins long terme (c’est bien connu, nous sommes tous des voyants extralucides…).

De plus, d’un point de vue marketing, à tarif égal, une liste de fonctionnalités interminable est plus attrayante que celle d’un produit qui ne fait qu’une chose, mais le fait très bien.

Si vous voulez une preuve, vous n’avez qu’à admirer la très belle course à l’armement à laquelle se livrent actuellement les fabricants de smartphones.

Les spécifications techniques évoluent à la hausse quasi quotidiennement et les listes de fonctionnalités s’allongent à tel point qu’il devient difficile de savoir précisément si le produit est un téléphone, un appareil photo, une tablette numérique, un GPS, un ordinateur, HAL 9000 ou une cafetière.

Évidemment, les publicitaires se font un plaisir de relayer tout cela massivement auprès des médias afin de faire passer les produits concurrents comme « has been » alors qu’ils n’ont que quelques mois ou quelques jours d’existence, voir même alors qu’ils ne sont pas encore commercialisés ou ne sont que de simples rumeurs.

L’important n’est plus alors de proposer à la vente un produit puissant, mais simple à utiliser, mais bien de provoquer l’acte d’achat chez le consommateur en le mettant artificiellement en concurrence avec ses semblables.

Et cela se fait très facilement, vu qu’il n’y a pour cela qu’à assembler des composants électroniques chaque jour plus performants puisque les fabricants de composants électroniques ont bien compris que la course à la puissance était un bon moyen de faire grimper le cours de leur action.

Ce qui compte n’est donc plus le plaisir que prend l’utilisateur à utiliser son téléphone, mais celui qu’il peut prendre à faire le beau lorsqu’il l’exhibe fièrement aux yeux des autres.

L’utilisateur est alors devenu un consommateur qui n’achète plus un produit, mais un sentiment de supériorité et l’objectif du fabricant est donc de vendre un maximum d’unité en jouant sur ce sentiment.

De plus, parvenir à simplifier l’utilisation d’un outil complexe n’est pas une chose facile et demande donc du temps et des compétences pointues, ce qui engendre un coût financier non négligeable.

Or, comme nous venons de le voir, le consommateur aime la complexité, car elle lui permet de satisfaire son ego.

Du coup, l’investissement nécessaire pour parvenir à concevoir un produit simple à utiliser est tout de suite beaucoup moins pertinent.

De plus, la complexité permet également de vendre des services annexes tels que du support, des formations, des prestations de mise en place et de déploiement, j’en passe et des meilleurs.

Et cela donne lieu à certaines situations ubuesques, aussi bien dans le public que dans le privé.

Ainsi, les procédures administratives ou le code des impôts ne peuvent être fortement simplifiés en France, car cela aurait un impact direct sur l’effectif des fonctionnaires et donc des retombées politiques et sociales très importantes.

En conséquence, peu d’entreprises ou d’administration publiques se permettent aujourd’hui de miser sur la simplicité pour concevoir leur produit ou leur service, car cela demande du temps, des moyens humains et techniques conséquents et représente un risque.

Et parfois, elles le payent au prix fort.

La chute vertigineuse de l’action AAPL à cause d’un manque d’innovation cette année malgré le fait que cette société ait révolutionné l’informatique à de multiples reprises en est l’illustration parfaite.

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En prenant le temps de concevoir des produits simples à utiliser par la grande majorité de ses clients, elle prend le risque d’avoir un ou plusieurs trains de retard en terme d’image de marque dans l’esprit du consommateur.

Edsger Wybe Dijkstra a d’ailleurs très bien résumé cela dans l’une de ses publications datée de 1984 (année de naissance du Macintosh…) :

Simplicity is a great virtue but it requires hard work to achieve it and education to appreciate it. And to make matters worse: complexity sells better.

Cela veut-il dire pour autant que la simplicité ne peut pas être une réalité, la norme au lieu de l’exception ?

Pendant un temps, j’ai pensé que la société de consommation en général et plus particulièrement la maximisation du profit était à l’origine de cette recherche de la complexité au détriment de la simplicité, malgré le confort que cette dernière peut apporter à notre quotidien.

Cependant, le monde du logiciel libre où l’argent n’a pas sa place, du moins en théorie, n’est pas pour autant le royaume de la simplicité, tant s’en faut.

L’origine de la trop grande complexité des outils que nous utilisons parfois quotidiennement et en permanence est donc à mon avis le fait de l’Homme et non celui de son environnement.

La recherche de la simplicité consiste en effet à faire des efforts conséquents, à commencer par celui de vouloir travailler avant tout pour les autres et non uniquement pour soi, car cela implique de renoncer au confort rapide offert par la facilité et à l’argent facile.

Or, c’est une façon de penser qui me semble aujourd’hui bien éloignée de la norme et j’ai donc beaucoup de difficultés à imaginer une société dans laquelle la simplicité régnerait en maître, alors que comme le dit si bien Cedric Bledsoe :

Simplicity is the essence of happiness.